Oser l’innovation maintenant pour créer un avenir durable et désirable : le défi de la complexité



La crise sanitaire, économique et sociale que nous traversons, inédite par son ampleur, ses conséquences, les questionnements qu’elle génère, est un révélateur de l’impératif de transformation des modèles d’affaires des entreprises : elles sont mises au défi de devoir penser à la fois le court-terme et le long-terme, dans la tourmente d’une pandémie qui s’ajoute aux bouleversements environnementaux, résultat de l’activité humaine déraisonnée et de choix économiques discutables.


Les liens avérés entre destruction de la biodiversité et santé humaine – selon l’ONU Environnement, 75% des maladies infectieuses nouvelles sont des zoonoses, conséquence de la perturbation des écosystèmes générant un rapprochement par certaines espèces des habitats humains – , la prise de conscience croissante des enjeux vitaux pour l’humanité, nos modes de vie et de consommation bouleversés pendant ce confinement ont fait émerger des nouveaux comportements et attentes vis-à-vis des entreprises et des solutions qu’elles proposent.


Comme l'a récemment souligné Elmar Mock, co-concepteur de la Swatch, « nous allons passer d’une économie de l’efficience à une économie de la résilience, avec une préférence pour la durabilité, la continuité et la sécurité, avec une frugalité générale des modes de consommation ».


« La sobriété est un horizon inévitable, et même désirable », renchérit le philosophe Dominique Bourg.


Les conséquences mondiales sont là : double choc d’offre et de demande, relocalisation partielle de chaînes de valeur, adaptation des moyens de production pour vivre avec un ou des virus. Les business modèles des entreprises vont devoir être plus robustes, résilients aux événements extrêmes, soumis systématiquement à l’analyse de risques pour anticiper les changements et leurs impacts, être en accord avec les exigences RSE, sous surveillance accrue des différentes parties prenantes (pouvoirs publics, usagers, clients, fournisseurs, salariés, ONG, collectivités, …).


De manière incontournable, les enjeux climatiques sont au cœur des décisions post-crise sanitaire. « Non seulement la relance économique ne doit pas se faire au détriment de la lutte climatique, mais la lutte climatique peut soutenir la relance », affirme l’économiste Gaël Giraud.


Cette relance est à questionner en termes de croissance : si pour stopper un phénomène exponentiel comme un virus il est nécessaire de suspendre les activités, imaginons par analogie ce que nous allons devoir mettre en œuvre pour réduire drastiquement nos émissions actuelles et à venir de CO2 et répondre aux engagements climatiques, comme le souligne Roland Lehoucq, astrophysicien au CEA.


Des arbitrages forts et différenciants vont être faits, mêlant relance de l’activité, objectifs vers la neutralité carbone, demandes nouvelles des consommateurs et adéquation avec le projet d’entreprise. Les organisations qui survivront à la crise seront celles capables de gérer de manière équilibrée et sans discontinuité le court-terme et le long-terme dans une même détermination.


L’impératif radical a été posé par le Président de la République le 13 avril 2020 : « Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, […] nous réinventer, […] bâtir l’avenir ».


L’innovation, levier clef de sortie de crise à court-terme et outil transformationnel pour repenser le long-terme

Quelle est alors la contribution effective de l’innovation dans un tel contexte ? A court terme, elle consiste à sortir de l’ornière. Les grandes crises économiques mondiales ont historiquement généré un nombre significatif d’innovations, motrices de recouvrement économique, dotées de deux caractéristiques. Conçues pour le plus grand nombre, elles répondent avant tout à des besoins immédiats d’une population en situation de survie, générant d’abord de la valeur sociale. Simples et robustes, élaborées à moindre coût, elles sont à même d’être largement déployées, tels les développements de la conserve d’aliments, du kit, des produits à bon marché en sortie de la crise de 1929. La seconde particularité de ces innovations est qu’elles sont conçues à partir de « briques » de solutions existantes, exploitant des savoirs enfouis valorisables à coût minimal. Ce sont des innovations frugales, déployées à partir de ré-application, de transposition de savoir-faire issus d’autres domaines, voire au sein même de l’organisation.


Afin d’aider les entreprises à se réinventer de manière plus structurante, le rôle de l’innovation est d’articuler temps court et temps long par l’identification de scénarios d’évolution sur plusieurs horizons, organisés et déclinés de manière à mettre en évidence les dimensions pour lesquelles innover, le niveau de priorité et l’échéance : organisation de l’exploitation, réduction des coûts, transformation digitale, réduction de l’empreinte écologique, attentes clients de solutions nouvelles parfaitement définies en termes de bilan carbone et d’impact sur la biodiversité, dans un contexte où l’ampleur du changement climatique accélère la probable mise en place de quotas d’émission de gaz à effet de serre par individu.


Sur la base de ces scénarios et de leur traduction, le portefeuille d’innovation est à réévaluer et reprioriser selon des critères qui prennent en compte le nouveau contexte créé par la crise du Covid-19 : projets devant être accélérés, mis en sommeil, dérisqués, initiés, afin de constituer une feuille de route resserrée, économe en moyens mobilisés, centrée sur la réalisation de victoires rapides et une meilleure exploitation des synergies entre les ressources à l’échelle de l’entreprise.


Dans cette période de frugalité qui s’amorce, l’innovation elle-même doit être réinventée. Pourquoi ? Pour participer concrètement à la création d’un monde responsable, durable et désirable. Comment ? En développant des modèles collaboratifs inédits et des initiatives de mutualisation de ressources, en renforçant les échanges productifs avec les écosystèmes d’innovation ouverte et la co-construction de solutions innovantes avec les clients et les start-up, en renforçant les partenariats de long-terme en matière de recherche et développement, en créant des co-entreprises entre acteurs économiques complémentaires, voire concurrents.


L’impact considérable de la crise en cours et à venir constitue un argument fort pour repenser l’avenir des filières économiques et des chaînes de valeur. L’innovation est un levier clef pour définir les scénarios de rupture dont nous avons besoin et mettre en œuvre les feuilles de route associées, en s’appuyant sur les plans de relance et autres « green deals ».


Pascal Barthélemy, Senior Advisor E-CUBE Innovation, ancien Directeur Général Adjoint d’IFP Energies nouvelles


Laurence Ponthieu, Partner E-CUBE Innovation


David Sorin, Founding Partner E-CUBE Innovation


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